Hai Phong – Première vue du Tonkin – Paul Bourde (1851-1914)

1er février 1884

Nous sommes arrivés ce matin à Haï-phong (une ville à côté de la baie d’Halong), juste quarante jours après avoir quitté Marseille. Nous avions mouillé hier en face du Cua-Câm (c’est fleuve ou se trouve le port maritime de Hai Phong) pour attendre la marée. Les eaux du golfe, teintées de rouille, clapotaient comme les eaux troubles d’une inondation. Le Tonkin (le Nord du Vietnam) était enveloppé de brumes à la façon d’un rivage du nord, et la fraîcheur de la température, qui nous avait fait remettre nos vêtements d’hiver pliés dans nos malles depuis Port-Saïd, éloignait comme un rêve depuis longtemps évanoui les tièdes souvenirs de Saigon. Devant nous se dressait, avec ses brèches de rempart démantelé, le mur de rochers de la Cat-Ba (la plus grande ile unique de la baie d’Halong ou habitent les gens); à l’extrémité droite tremblaient dans le brouillard les silhouettes en forme de tours des îles Norway, sorte d’ouvrage avancé de cette immense fortification naturelle. A gauche, Do-Son projetait au milieu des flots roux son promontoire au bout duquel la petite île de Hong-Do met un point. Et, derrière, entre lui et la Cat-Ba, dans le lointain, nous apercevions, confuse et tremblée comme un dessin d’enfant, une ligne de verdure pâle qui se détachait à peine de la surface des eaux c’étaient les premières rizières du Delta.

L’entrée du Cua-Câm a plus de caractère que celle du Dông-Nai. Le paysage est d’une ampleur grandiose, et, sous le ciel sombre et chargé de pluie qui pesait sur lui, â notre arrivée, il nous fit une forte impression. Façade trompeuse de la plus plate des plaines! Les nappes d’eau, en ouvrant d’immenses vides à la vue, donnent toujours de la solennité, aux spectacles dont elles font partie. Celles qu’étalent, les bras du fleuve sont continuées par les rizières. Le panorama se déroule avec des perspectives infinies, tacheté parla multitude des bois craréquiers des villages dont les fines aigrettes mouchettent de vert le blond tapis des moissons; animé par les grands oiseaux de mer qui remontent les embouchures et par les jonques dont les voiles carrées ont l’air de sortir de terre; prolongé dans le lointain par les montagnes de Quang-Yên que de bizarres jeux de lumières grandissent démesurément.

Une heure de rivière et l’on est à Hai-Phong. Des sampans, à la fois demeure et gagne-pain des familles qui les montent, entourent le paquebot pour descendre les passagers à terre. Nous nous glissons sous le toit rond de l’un deux pour saisir l’occasion d’examiner un intérieur tonkinois. Un petit chien de l’espèce locale, trapu comme un ours et noir comme une taupe, était posté en sentinelle sur le toit; deus poules, la plume hérissée par le temps pluvieux, se morfondaient sur un perchoir enbambou qui saillait en dehors de la barque. La famille se composait du mari et de la femme, qui ramaient l’un à l’avant et l’autre à l’arrière, et d’un bébé du plus beau jaune assis sur la natte à l’intérieur, et fort occupé à sucer le manche d’un couteau de cuisine. Nous essayâmes en vain de nous lier avec lui par ces agaceries auxquelles se prennent les enfants en Europe; sans pleurer ni rire, aussi impassible que les bouddhas accroupis dans les pagodes, il continua à sucer son manche de couteau. Le mobilier était d’une simplicité merveilleuse; une marmite bouillait à l’arrière au-dessus d’un foyer creusé dans un caillou; quelques tasses de faïence grossière étaient rangées entre deux planches sous la barre du gouvernail; un noeud de bambou servait d’étui aux petites baguettes avec lesquelles on mange; un autre noeud de fort diamètre contenaît pliés et roulés, les vêtements de rechange.

Avec un grand plat où des radis blancs nageaient dans l’eau et un jouet d’enfant, nous ne découvrîmes pas autre chose. À l’occasion du jour de l’an, les parois étaient tapissées d’images chinoises où nous crûmes reconnaître des truies accompagnées d’innombrables petits cochons; mais notre interprète, plus familier que nous avec les productions des artistes de Canton, nous assura que c’étaient des éléphants en famille.

Au temps où M.Dupuis vint pour la première fois au Tonkin, Hai Phong se composait de deux de ces cases en torchis couvertes de feuilles de lataniers, qu’on appelle des paillottes. Le traité de 1874 nous ayant, donné le droit de nous établir sur ce point, les mandarins annamites inaugurèrent les procédés amicaux dont ils ne se sont plus départis depuis, en nous choisissant avec soin, sur la presqu’île formée par deux canaux, le Cua-Cam et le Song-Tam-Bac, un endroit plus propre aux évolutions d’une flottille qu’à la construction d’une ville, car l’eau y était beaucoup plus abondante que la terre. Des mares coupées de digues, tel était le terrain. Hai-Phong est quand même surgi de cette solitude paludéenne. Le génie militaire a bâti, le long du Cua-Cam, de jolies maisons blanches décorées de briques chinoises découpées à jour, où sont logés le résident et les divers services. Les colons qui arrivent bittissent par derrière dans le même style. Sur le Song-Tam-Bac s’allonge une bourgade dont les deux rues vont sans cesse empiétant sur les champs auxquels elles aboutissent. Trois ou quatre mille Tonkinois y grouillent dans la puanteur et la saleté, sous des paillettes qu’écrasent de leur air cossu quelques maisons chinoises aux murs de brique et aux toits de tuiles. D’autres logent dans les sampans amarrés à la rive. Toujours cette population chétive, celte mine humble de peuple piétiné à plaisir qui nous avait frappés à Tourane. J’ai vu, en Algérie, une race fière, toujours blessée du joug que nous lui avons mis. On surprend souvent dans l’expression d’un simple muletier arabe le mépris du musulman pour le chrétien et la haine du vaincu qui n’est point résigné. Ici, rien de semblable : les visages ne laissent point voir d’autres sentiments que la crainte; ce sont des  esclaves qui sont passés aux mains d’un nouveau maitre et qui l’interrogent du regard pour deviner ce qu’ils doivent en attendre. Sourit-on, ils sourient; s’informe-t-on sur quelque détail qui vous frappe dans une case, les voilà amusés comme des écoliers et qui bavardent comme de vieilles femmes. Race qui ignore les sentiments profonds et dont l’esprit s’est noué pendant la croissance. Ceux qui ont, longtemps vécu parmi eux les comparent à des enfants : ils en ont la douceur, l’humeur superficielle et aussi les courtes colères irraisonnées.

Les bateaux remontent de Haï-Phong à Hanoi en empruntant leur route à divers fleuves et à divers arroyos, le Song-Tam-Bac, le Lach-Tray, le Lach-Van-Uc, le Thaï-Binh, le Cua-Doc, et enfin le fleuve Rouge, le père des eaux de ce pays. II nous fallut vingt heures de navigation pour le voyage.

Les contrées fertiles n’offrent ordinairement, pas plus de matière à la description que les peuples heureux à l’histoire; l’excessive culture ruine le pittoresque parce que la main de l’homme nivelle les accidents qui varient la beauté de la terre. Le Tonkin n’échappe pas à cette monotonie que la nature avait elle-même préparée. Des bords de la mer aux montagnes qui jettent le soir leur ombre sur Hong-Hoa, à travers ce vaste triangle du Delta, que découpe, comme les mailles croisées d’un filet, le réseau des troubles arroyos du fleuve, s’étend une plaine aussi unie que la nappe paisible des eaux qui l’ont formée du limon qu’elles déposent. En quelques rares endroits, comme à la montagne de l’Éléphant, des rochers, qui étaient des ilots lorsque le pays était encore un golfe, se dressent solitaires au milieu de l’immensité qui s’est solidifiée autour d’eux. Aucun autre obstacle n’arréte l’oeil plongeant dans les profondeurs de l’horizon. Le paysage, ayant pour base toujours la même plaine, a forcément, toujours le même aspect. Cet aspect étonne. Après qu’on l’a contemplé deux cents kilomètres durant, on le trouve prodigieux.

La terre rougettre, grasse et luisante, s’étage en couches épaisses sur la tranche des berges qui croulent, trahissant. ainsi le secret de sa fécondité. Partout où porte le regard, les cultures succèdent aux cultures ; aucune parcelle n’est restée inutilisée. Chaque champ est entouré d’un petit cordon de terre qui sert tantôt à le protéger contre les inondations tantôt à y retenir l’eau quand le riz a besoin d’être baigné. La plaine, rayée de ces talus, est divisée en innombrables creux comme la plaque de cuivre que l’ouvrier prépare pour y verser l’émail. Des digues destinées à contenir le fleuve aux hautes eaux, des levées qui portent les chemins, conduisant d’un village à un autre, forment les principales nervures de ce lacis sous lequel les industrieux paysans ont enserré le sol nourricier. A voir qu’il n’est, pas un arpent qui n’ait été remué et remanié pour être approprié à ce système agricole, on songe avec stupéfaction à l’énorme travail accumulé par les générations qui ont soumis le pays tout entier. Mais aussi quelle population! J’ai visité les deux tiers de l’Europe, et nulle part, sauf dans notre département du Nord et dans quelques districts de la Belgique, je n’ai vu d’agglomérations aussi rapprochées. On a constamment sous les yeux douze ou quinze villages espacés à mille ou douze cents métres, et souvent moins, les uns des autres. Les toits de tuile des pagodes aux coins relevés en pointe de sabot, les murs blancs des maisons riches aperçus à travers la verdure font quelquefois songer une bourgade européenne.

Les centres de trois ou quatre cents cases, avec quinze cents à deux mille habitants, ne sont point rares. J’avais toujours trouvé, à part moi, fort exagérés les chiffres des habitants que l’on attribuait au Tonkin; maintenant je suis convaincu que la vérité est du côté des totaux les plus élevés. Voilà ce qui étonne à première vue le voyageur et fait l’intérêt de ce pays plat: rien ne vous a habitué à une pareille fertilité.

Toutes les cultures sont alignées comme les légumes de nos maraîchers; les Tonkinois ne sèment rien à la volée, sauf le riz, mais ils le repiquent ensuite. Le pays est propre, soigné, sarclé comme un jardin sans fin, au milieu duquel les bosquets des villages se dressent pareils à de luxuriants vergers. Derrière les hautes haies de bambous dont le feuillage léger a des frissons de peluche verte, croissent les plantations de mûriers nains dans les pousses dorées desquels il semble qu’on devine déjà la soie du ver qu’ils nourrissent, les aréquiers aux grêles colonnettes, les litchis énormes, chargés de thyrses fleuris en ce moment, tordant leurs membres contournés sous d’opulents dômes d’un vert poussé au noir, les forêts de bananiers dont les larges et luxueuses feuilles ont l’éclat du satin, et des arbustes de toute sorte, goyaviers, pêchers, parmi lesquels éclatent en taches sanglantes les rouges fleurs des hibiscus.

De ces haies géantes, vrais remparts contre les pirates, les paysans sortaient le matin en longue files et se répandaient dans les champs, les uns poussant devant eux leurs troupeau, d’autres une longue houe en bois renforcée d’un morceau de fer sur l’épaule, d’autres conduisant leur charrue, car on est fort occupé en ce moment, à des labours. Ces charrues légères et primitives sont traînées par un seul buffle que le laboureur conduit lui-même; la grosse bête, avec sa mine stupide, évolue docilement au bout du sillon. La terre inondée des rizières se remue au moyen d’une sorte de herse composée de deux traverses emmanchées de longues dents de fer. Les hommes, les vêtements repliés au-dessus de la ceinture, y travaillaient plongés dans l’eau jusqu’aux cuisses, et les buffles, immergés jusqu’au ventre, n’en marchaient pas moins en ligne bien droite, remuant de leurs larges sabots la bourbe noire du fond d’où s’exhalaient sans cesse des bulles de gaz qui venaient crever à la surface autour d’eux. D’autres buffles paissaient sur les talus des digues, entourés de bandes de pies qui, prenant leur dos pour perchoir, s’occupaient obligeamment à extraire les parasites de la peau. Parfois le bambin qui les conduisait montait sur l’un d’eux pour les suivre dans les terrains inondés et voyageait familièrement mêlé aux oiseaux. Des enfants, qui restent jolis tant que les caractères de la race ne sont pas trop accusés sur leur visage, accouraient en foule au bord du fleuve pour regarder le monstre fumant qui nous emportait. Ils riaient naïvement, nous demandaient des sous, et nous saluaient à la façon annamite, en serrant les mains et, les coudes l’un contre l’autre, et en les balançant de haut en bas. Des vieillards, enfants décrépits, qui avaient le même sourire innocent que leurs petits-fils, se joignaient à eux. Les laboureurs s’interrompaient un moment par curiosité à notre passage, puis se remettaient tranquillement à la besogne comme si nous avions été sur quelque fleuve de France, à quatre mille lieues de la première garnison chinoise.

Dans « De Paris au Tonkin – 1885 »